Vague orange albertaine? Une réflexion sur les sondages s’impose

Vague orange albertaine? Une réflexion sur les sondages s’impose

Publié le 4 mai 2015

Yannick Dufresne, Analyste principal à Vox Pop Labs, jette un regard critique sur le role des sondages lors des campagnes électorales

À en croire l’avalanche de sondages s’abattant sur l’Alberta ces derniers jours, la province s’apprête à vivre un spectaculaire réalignement électoral qui délogerait le Parti progressiste-conservateur au pouvoir depuis 44 ans. Plus étonnant encore, les prédictions indiquent que c’est le NPD, et non le Wildrose, qui frôle maintenant une victoire majoritaire le 5 mai prochain. Toutefois, les Albertains eux-mêmes n’y croient pas, et peut-être pour de bonnes raisons.

Il faut se rappeler qu’en 2012, la crédibilité de l’industrie du sondage avait été fortement mise à mal, alors que tous prédisaient l’élection d’un gouvernement du Wildrose à la veille de l’écrasante victoire des progressistes-conservateurs. Le souvenir de cet échec risque fort de modérer l’enthousiasme de quiconque voudrait jouer les Nostradamus cette fois-ci. On voit déjà, à quelques heures des élections, plusieurs commentateurs faire preuve de retenue en multipliant l’apport dans leurs analyses de possibles facteurs externes pouvant causer la surprise mardi, comme la machine électorale progressiste-conservatrice, le taux de participation ou encore l’habituelle réticence des Albertains aux changements de gouvernement.

Reste que les chiffres ne se démentent pas. Comme tous les sondages, les données de la Boussole électorale collectées au cours de la campagne (n = 165 000) montrent une confortable avance des néo-démocrates sur le Wildrose, leur plus proche rival. Les troupes de Jim Prentice suivent loin derrière en troisième position. La tendance semble même s’être consolidée au cours des derniers jours.

 Évolution des intentions de vote au cours de la campagne électorale albertaine de 2015. Ces résultats ont été calculés à partir des données de la Boussole électorale et montrent une similarité avec les niveaux d’appuis pour chacun des partis tels qu’indiqués par les principales firmes de sondages.

Évolution des intentions de vote au cours de la campagne électorale albertaine de 2015. Ces résultats ont été calculés à partir des données de la Boussole électorale et montrent une similarité avec les niveaux d’appuis pour chacun des partis tels qu’indiqués par les principales firmes de sondages.

Une des raisons pour ne pas discréditer ces résultats est la précision avec laquelle les données de la Boussole électorale ont su détecter en 2012 le retour en force surprise des progressistes-conservateurs quelques jours avant le jour du scrutin. En effet, dès la mi-campagne, ces données montraient que le parti du gouvernement avait réussi à freiner la montée du Wildrose que plusieurs, dont l’ex-leader réformiste Preston Manning, voyaient déjà comme le prochain parti naturel de l’Alberta à la suite des dynasties créditiste et progressiste-conservatrice qui régnèrent sur la province depuis près d’un siècle.

 Évolution des intentions de vote au cours de la campagne électorale albertaine de 2012. Alors que les principales firmes de sondage indiquaient une course serrée entre le Wildrose et les Progressistes-Conservateurs, les données de la Boussole électorale ont détecté dès la mi-campagne un retour en force des troupes progressistes-conservatrices.

Évolution des intentions de vote au cours de la campagne électorale albertaine de 2012. Alors que les principales firmes de sondage indiquaient une course serrée entre le Wildrose et les Progressistes-Conservateurs, les données de la Boussole électorale ont détecté dès la mi-campagne un retour en force des troupes progressistes-conservatrices.

Malgré tout, les Albertains ne croient pas à cette vague orange. En fait, lorsqu’on leur demande quel parti a le plus de chance de gagner dans leur circonscription, les électeurs de 56 circonscriptions sur 87 croient que ce seront les progressistes-conservateurs de Jim Prentice. Peuvent-il avoir raison? D’un côté, il est vrai que plus de la moitié de l’électorat albertain n’a jamais vu un autre parti au pouvoir que le Parti progressiste-conservateur et que, dans de pareilles circonstances, il peut être difficile d’imaginer un autre scénario. Toutefois, ces mêmes électeurs sont les mieux placés pour connaître la dynamique de leur circonscription propre et le potentiel prédictif de ce type de données indique qu’il serait mal avisé d’ignorer cette perception des électeurs.

Le contraste entre les prédictions faites à partir des intentions de vote et celles basées sur la perception des électeurs est frappant. Au cœur de cette différence pourrait résider une limite importante des sondages d’opinion quant à leur capacité de prédire le résultat d’une élection. Les sondages peuvent en effet être de fantastiques outils pour mesurer la distribution des attitudes dans une population donnée, mais tout de même échouer à prédire un comportement comme celui de se rendre aux urnes et de voter. Qui plus est, dans un système électoral non proportionnel où un peu plus de la moitié des électeurs inscrits exercent leur droit de vote, même un sondage reflétant parfaitement les attitudes de la population pourrait mener à de mauvaises prédictions en termes de sièges; la conversion des intentions de vote des électeurs inscrits en intentions de vote des votants et, finalement, en nombre de sièges implique un modèle prédictif complexe. Ainsi, de bonnes prédictions électorales se basent nécessairement sur de bons sondages, mais de bons sondages ne mènent pas nécessairement à de bonnes prédictions. Cette situation ne peut que souffrir davantage de la difficulté—voire, plus vraisemblablement, l’impossibilité—d’obtenir un échantillon probabiliste à une époque marquée par une fragmentation des moyens de communication et une hausse drastique des niveaux de non-réponses.

Reconnaissant ce défi, certains sondeurs emploient diverses méthodes afin de détecter les non-votants et considérer les facteurs institutionnels et structurels. Mais le moindre qu’on puisse dire est que ces modèles statistiques ont eu un succès mitigé ces derniers temps. Cette difficulté à prédire un comportement à partir d’attitudes sondées trouve son écho dans une excuse devenue trop familière pour justifier les mauvaises prédictions : « les partisans du parti perdant ont dû décider de rester à la maison ». Une excuse qui sonne creux, alors que la plupart des sondages n’indiquent que l’opinion des électeurs ayant l’intention d’aller voter…

Alors, le niveau d’appui au NPD se traduira-t-il en vague orange albertaine ce mardi? C’est possible. Par contre, une chose est certaine: les firmes de sondages iront de l’avant avec leurs prédictions. Et comme à chaque élection, nécessairement, une de ces prédictions sera plus près que les autres du résultat final. On verra ainsi la firme chanceuse se targuer d’avoir les sondages les plus précis en espérant une hausse dans ses contrats commerciaux suite à cette publicité.

L’expérience des dernières élections albertaines et l’incertitude en ce qui concerne le résultat du scrutin de mardi nous portent à réfléchir sur la place des sondages lors de campagnes électorales. Tellement d’attention est vouée aux prédictions issues des sondages que, pour plusieurs, l’utilité de ces instruments de mesure d’attitudes sociales se résume à un rôle d’oracle politique ou, pire, à une trame de fond pour une couverture électorale rappelant trop souvent celle d’une course de chevaux. Il est temps de reconnaître l’utilité des sondages pour ce qu’ils font de mieux : nous informer sur les priorités de tous nos concitoyens et sur les enjeux qui les touchent au quotidien. L’opinion publique ne saurait se résumer aux intentions de vote. Les sondages peuvent ainsi nous aider à comprendre les susceptibilités et les contours souvent complexes de l’opinion publique, un pilier fondamental de nos sociétés démocratiques modernes. Après tout, il serait dommage de se priver d’un tel outil de mesure scientifique parce que des modèles plus complexes échouent à prédire le résultat final ou le nombre de sièges. Cela équivaudrait à jeter nos thermomètres après une mauvaise prédiction météo.

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